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L’été 1965 marque un tournant majeur dans l’histoire du cyclisme. Alors que l’Italie cherche désespérément un successeur à Fausto Coppi depuis sa disparition en 1960, un jeune Bergamasque de 22 ans bouleverse l’ordre établi. Troisième du Giro d’Italia derrière son compatriote Vittorio Adorni, Felice Gimondi crée la sensation en remportant le Tour de France pour sa première participation. Ce triomphe inattendu n’est que le prélude d’une carrière exceptionnelle qui le verra conquérir tous les grands tours et s’affirmer comme l’un des coureurs les plus complets de son époque, capable de défier le temps en remportant son dernier Giro à 33 ans.
Le mystère Gimondi : comment un remplaçant de dernière minute a conquis le Tour
Le 22 juin 1965, la formation Salvarani se trouve dans une situation délicate. Bruno Fantinato, coureur prévu pour le Tour de France, se blesse gravement lors d’un entraînement. Luciano Pezzi, directeur sportif visionnaire, prend alors une décision audacieuse : intégrer le jeune Felice Gimondi, récent troisième du Giro d’Italia, comme remplaçant de dernière minute.
« Je n’étais pas prêt pour cette course. J’ai découvert mes capacités en même temps que le public », confiera plus tard Gimondi à L’Équipe. Personne ne pouvait imaginer que ce néophyte, engagé comme simple équipier, allait créer l’une des plus grandes surprises de l’histoire du Tour.
L’absence de Jacques Anquetil, quintuple vainqueur, ouvre le champ à Raymond Poulidor, enfin libéré de son éternel rival. Mais c’est sans compter sur l’émergence fulgurante de Gimondi, qui s’empare du maillot jaune dès la 3e étape à Rouen et ne le quittera plus jusqu’à Paris.
« Ce jeune Italien possède la maîtrise d’Anquetil et la fougue de Coppi. Il appartient déjà à la race des très grands. » – Jacques Goddet, Directeur du Tour de France (L’Équipe, 15 juillet 1965)
Le 14 juillet 1965, jour de fête nationale française, Gimondi assoit définitivement sa domination lors de l’ascension mythique du Mont Ventoux. Alors que tous les regards sont tournés vers Poulidor, l’Italien déploie une puissance et un sang-froid extraordinaires, repoussant les assauts répétés du champion français pour conserver une avance décisive.
Son vélo Bianchi de 10,2 kg, équipé d’un cadre en acier et d’un dérailleur Campagnolo Record, paraît presque rustique comparé aux machines actuelles. Pourtant, c’est sur cet équipement que Gimondi développe un style de pédalage d’une fluidité remarquable, alternant positions assise et danseuse avec une économie de mouvements qui laisse ses adversaires sans réponse.
À Paris, le 14 juillet, il devient le plus jeune vainqueur du Tour depuis 1947, record qui tiendra jusqu’à Egan Bernal en 2019. « Nous avons vu naître un champion complet comme on n’en fait plus. Anquetil a un successeur », proclame Jacques Goddet, directeur du Tour.
La malédiction du Cannibale : vivre et courir dans l’ombre d’Eddy Merckx
La carrière de Gimondi aurait pu être encore plus éclatante sans la présence d’un rival hors norme : Eddy Merckx. L’émergence du « Cannibale » belge à partir de 1967 coïncide avec l’apogée de Gimondi, créant une rivalité qui marquera toute une décennie.
« Gimondi était le seul qui me faisait vraiment réfléchir. Il savait attaquer quand on ne l’attendait pas », reconnaîtra Merckx dans une interview à La Gazzetta dello Sport en 1974. Cette admission rare du champion belge témoigne du respect que lui inspirait son adversaire italien.
Contrairement à d’autres cyclistes écrasés par la domination de Merckx, Gimondi parvient à préserver sa place au sommet. Il adapte sa stratégie, devenant plus opportuniste, plus tactique, compensant par l’intelligence ce qu’il ne peut égaler en puissance brute.
En 1973, au Championnat du monde de Barcelone, Gimondi réalise l’un de ses plus grands exploits en battant Merckx, Freddy Maertens et Luis Ocaña dans un sprint à quatre. Cette victoire, obtenue face aux meilleurs coureurs de sa génération, consacre définitivement sa place parmi les légendes du cyclisme.
L’énigme des Tre Cime di Lavaredo : la controverse qui a marqué sa première victoire au Giro
Le 8 juin 1967, le Giro d’Italia connaît l’une de ses étapes les plus controversées de l’histoire. Lors de l’ascension finale vers les Tre Cime di Lavaredo, Jacques Anquetil, alors leader, subit les assauts répétés des coureurs italiens, dont Gimondi.
Dans des conditions dantesques de neige et de froid, des témoignages rapportent que certains coureurs italiens auraient bénéficié d’une aide motorisée. « Il avait la voiture la plus rapide », écrira René de Latour dans L’Équipe, visant implicitement Gimondi, qui remportera finalement ce Giro devant Anquetil.
L’étape sera entachée de soupçons, certains parlant de complot italien contre Anquetil. La polémique sera si vive que l’organisation annulera finalement les pénalités infligées aux coureurs ayant reçu de l’aide, sans pour autant modifier le classement général.
Cette première victoire au Giro propulse Gimondi au rang de successeur légitime de Fausto Coppi dans le cœur des tifosi. Elle marque aussi le début d’une série qui le verra triompher à nouveau en 1969 puis, de façon spectaculaire, en 1976.
Les secrets de la polyvalence : pourquoi Gimondi brillait sur tous les terrains
Ce qui distingue Gimondi de nombre de ses contemporains, c’est sa capacité à briller sur tous les terrains. Contrairement aux spécialistes, il excelle aussi bien dans les contre-la-montre que dans les cols, sur les routes pavées des classiques que dans les sprints d’un petit groupe.
Sa victoire à Paris-Roubaix en 1966, suivie du Tour de Lombardie la même année, illustre cette polyvalence exceptionnelle. Peu de coureurs dans l’histoire peuvent se targuer d’avoir remporté « l’Enfer du Nord » et « la Classique des feuilles mortes » dans la même saison.
« Il pédalait avec une facilité déconcertante. Je savais qu’il deviendrait mon héritier », confiait Vittorio Adorni, vainqueur du Giro 1965, dans son autobiographie « La mia corsa » (1982). Cette aisance naturelle, combinée à une intelligence tactique hors pair, permet à Gimondi de s’adapter à toutes les situations de course.
Son style de pédalage, caractérisé par une position impeccable et une cadence régulière, est étudié dans les écoles de cyclisme italiennes. « Gimondi a inventé la technique de contre-attaque en descente. Son freinage tardif dans les virages serrés reste étudié dans les écoles de cyclisme », rapporte Velo Magazine en 2023.
En 1968, il ajoute la Vuelta a España à son palmarès, devenant ainsi le deuxième coureur de l’histoire après Jacques Anquetil à remporter les trois grands tours. Cette performance exceptionnelle ne sera égalée que par cinq autres coureurs dans l’histoire du cyclisme.
Le miracle du Giro 1976 : le Phoenix renaît de ses cendres à 33 ans
Le 12 juin 1976, le vélodrome de Milan est le théâtre d’une résurrection sportive qui marquera l’histoire du cyclisme. À 33 ans, considéré comme déclinant face à la nouvelle génération, Felice Gimondi réalise l’impensable lors du contre-la-montre final du Giro d’Italia.
Accusant un retard de 1 minute et 18 secondes sur le Belge Johan De Muynck au départ de cette ultime étape de 28 kilomètres, Gimondi livre une performance surhumaine. Sous les yeux incrédules des spectateurs, il maintient une moyenne ahurissante de 51,3 km/h, renversant la situation pour s’imposer avec 19 secondes d’avance au classement général.
« J’ai gagné avec le cœur plus qu’avec le physique. Ce Giro prouve que la classe ne meurt jamais », déclare-t-il à La Gazzetta dello Sport le 13 juin 1976. Cette victoire, obtenue onze ans après son triomphe au Tour de France et sept ans après son précédent Giro, lui vaut le surnom d' »Il Fenice » (Le Phénix).
Pour cette ultime démonstration, Gimondi utilise un vélo spécialement préparé, plus léger que ceux de l’époque, avec un pédalier optimisé pour les efforts prolongés à haute intensité. Sa préparation pour ce Giro 1976 témoigne également d’une approche quasi scientifique de l’entraînement, annonçant les méthodes qui deviendront la norme dans les décennies suivantes.
« Ce n’était pas un exploit, c’était un miracle. Personne ne peut maintenir un tel rythme à cet âge », titrera L’Équipe le lendemain, soulignant le caractère exceptionnel de cette renaissance tardive.
L’héritage invisible : comment Gimondi a transformé le cyclisme sans faire de bruit
Au-delà de son palmarès impressionnant – trois Giro d’Italia, un Tour de France, une Vuelta a España, un titre mondial et trois monuments – l’héritage de Felice Gimondi réside dans sa manière d’aborder le métier de coureur cycliste.
« Je ne suis pas un phénomène comme Merckx, mais un travailleur. Cette victoire prouve que la classe peut vaincre l’âge quand on conserve la passion et la discipline », confiait-il à Miroir du Cyclisme en juillet 1976. Cette philosophie d’effort et de persévérance a inspiré des générations de coureurs italiens.
Marco Pantani, notamment, le citait comme modèle pour son aptitude à gagner sur tous les terrains. La longévité exceptionnelle de Gimondi, avec des victoires majeures espacées de onze ans, démontre qu’il est possible de défier le temps par le travail et l’adaptation constante.
Après sa carrière, Gimondi est resté ambassadeur de Bianchi pendant près de 40 ans, contribuant au développement technique des vélos et à la promotion du cyclisme dans le monde entier. Son influence s’est également exercée dans la formation des jeunes coureurs, transmettant sa vision stratégique du sport.
« Le cyclisme moderne a perdu sa dimension tactique. Nous étions des joueurs d’échecs sur deux roues », déclarait-il lors de sa dernière interview en juillet 2019, un mois avant son décès. Cette réflexion résume parfaitement sa conception du cyclisme comme un sport où l’intelligence prime souvent sur la force brute.
Sa disparition le 16 août 2019 à l’âge de 76 ans, lors de vacances en Sicile, a provoqué une vague d’émotion dans tout le monde du cyclisme. Contemporain de la légendaire confrontation Anquetil-Poulidor, Gimondi a su créer sa propre légende en combinant les qualités de ces deux géants : la maîtrise technique d’Anquetil et la ténacité de Poulidor.
Aujourd’hui, alors que seulement sept coureurs dans l’histoire ont réussi à remporter les trois grands tours, la performance de Gimondi reste exceptionnelle. Il représente un maillon essentiel entre les pionniers du cyclisme moderne et les champions contemporains, un pont entre l’ère héroïque de Coppi et celle, plus scientifique, du cyclisme actuel.
Sa capacité à renaître de ses cendres, comme lors du Giro 1976, rappelle d’autres comebacks spectaculaires de l’histoire cycliste, à l’image de la renaissance spectaculaire de Freddy Maertens en 1981. Ces moments de résilience et de dépassement incarnent l’essence même du cyclisme comme sport d’endurance et de caractère.
En définitive, Felice Gimondi incarne l’idéal du champion complet : techniquement irréprochable, tactiquement brillant, mentalement inébranlable et doté d’une longévité exceptionnelle. Dans l’ombre du « Cannibale » Merckx, il a su tracer sa propre voie, s’imposant comme l’une des figures les plus respectées et admirées du cyclisme mondial.




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