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Le 25 mai 2018, le cyclisme moderne assistait à une révolution. Alors qu’il accusait un retard de plus de trois minutes au classement général, Chris Froome lançait une attaque à 80 kilomètres de l’arrivée sur les pentes poussiéreuses du Col Finestre. Ce jour-là, contre tous les pronostics, le Britannique pulvérisait ses adversaires dans une démonstration de puissance solitaire digne des champions d’antan. Cette chevauchée épique lui permettait non seulement de remporter le Giro d’Italia, mais aussi d’entrer dans l’histoire comme le premier coureur depuis Bernard Hinault à détenir simultanément les trois Grands Tours. Retour sur l’une des performances les plus audacieuses du cyclisme moderne.
Le matin où tout a basculé : la décision qui a stupéfié le cyclisme mondial
Le soleil se lève à peine sur l’hôtel du Team Sky à Venaria Reale. Dans une salle de réunion, cartes étalées sur la table, Dave Brailsford et Chris Froome finalisent un plan que beaucoup qualifieraient de suicide. « On va attaquer à 80 kilomètres de l’arrivée », lance Froome, conscient du déficit colossal de 3’22 » qui le sépare du maillot rose Simon Yates.
« C’était un suicide move », confiera plus tard Froome. « Mais j’étais prêt à tout risquer. » La réunion matinale se termine par une décision folle : exploiter le Colle delle Finestre, ce col mythique aux sections non-asphaltées culminant à 2178 mètres, pour renverser le Giro.
Le plan est audacieux mais précis : imposer un rythme infernal dès le pied du Finestre, isoler les favoris, puis attaquer dans les sections en gravier. « Nous avons décidé d’essayer de décrocher Yates dans les lacets du Finestre », révélera plus tard Brailsford. Ce qui semblait impossible devenait leur feuille de route.
Le pari fou de Dave Brailsford : « Certains ont cru qu’il était devenu fou »
À 10h30, le peloton s’élance pour l’étape 19. Rien ne laisse présager le séisme à venir. L’équipe Sky, connue pour ses tactiques conservatrices, s’apprête paradoxalement à réaliser l’attaque la plus risquée de son histoire. « Si on ne prend pas de risques, on ne gagne pas de Grand Tour », philosophe Brailsford à l’oreille de son leader.
Les premières heures de course se déroulent selon le plan. Sky contrôle le peloton, préservant les forces de Froome. Les membres de l’équipe échangent des regards déterminés. Ils savent. Le monde du cyclisme, lui, n’a aucune idée du cataclysme qui se prépare.
À 13h15, le peloton aborde les premières pentes du Finestre. Kenny Elissonde, équipier de Froome, prend les commandes et impose un rythme infernal. « L’équipe a fait un travail fantastique pour me préparer », racontera Froome. L’engrenage mortifère pour Simon Yates se met en place.
Le mystère du Finestre : comment un chemin de gravier a changé l’histoire du Giro
Le Colle delle Finestre n’est pas un col ordinaire. Ses 8 derniers kilomètres en gravier à 9,2% de pente moyenne en font un terrain hostile et imprévisible. C’est ici, sur cette piste poussiéreuse rappelant les épopées d’antan, que Froome décide de frapper.
À 13h47 précises, alors que le peloton des favoris est déjà réduit à une poignée de coureurs, Froome accélère. Le mouvement n’est pas explosif – « Ce n’était pas une attaque fulgurante », dira-t-il – mais suffisamment puissant pour créer l’écart. Le piège se referme.
« Je ne pense pas avoir déjà attaqué à 80 km de l’arrivée pour aller seul jusqu’au bout », reconnaîtra Froome. Derrière, la stupeur. Tom Dumoulin, principal rival, hésite. Faut-il réagir immédiatement ou attendre l’inévitable explosion du Britannique ? Cette seconde d’hésitation sera fatale.
Le leader Simon Yates, déjà en difficulté depuis le début de l’ascension, s’effondre littéralement. Il concédera 38 minutes à l’arrivée, l’une des plus spectaculaires défaillances de l’histoire récente des Grands Tours. « J’ai cru à une caméra cachée », confiera Thibaut Pinot, médusé par l’audace de Froome.
Les 80 kilomètres qui ont réécrit les livres d’histoire du cyclisme
Au sommet du Finestre, à 14h10, Froome possède déjà 1’36 » d’avance. Le calcul est simple pour le Team Sky : il lui faut reprendre encore 1’46 » pour s’emparer du maillot rose. La descente vers Sestriere devient cruciale.
Froome se lance dans une descente technique qu’il connaît parfaitement. « Nous avons cartographié chaque virage, chaque pierre de cette descente », révélera Nicolas Portal, son directeur sportif. Cette préparation minutieuse paie : le Britannique augmente son avance, atteignant près de 3 minutes sur ses poursuivants en bas de la descente.
C’est dans la vallée menant à l’ascension finale vers Bardonecchia que la performance de Froome prend une dimension surréaliste. Seul contre le vent, il maintient une cadence infernale, transformant ce qui devait être un moment de faiblesse en démonstration de puissance. « J’ai senti que c’était le moment d’écrire l’histoire », confiera-t-il plus tard à L’Équipe.
À 15h31, Froome franchit la ligne d’arrivée, les bras levés, le visage marqué par l’effort. Il a repris 3 minutes à Tom Dumoulin et s’empare du maillot rose. « Une performance qui a redéfini les tactiques modernes du cyclisme », titre road.cc dans son analyse.
Révélations : les secrets nutritionnels derrière l’impossible échappée
L’exploit de Froome n’est pas seulement le fruit d’un courage exceptionnel, mais aussi d’une préparation scientifique méticuleuse. La clé de sa résistance sur 80 kilomètres ? Une révolution nutritionnelle passée presque inaperçue ce jour-là.
« Le plan nutritionnel était fondamental », explique Froome dans le documentaire « Fuelled By Science ». « Le Beta Fuel me donnait 80 grammes de glucides par bidon. J’ai abordé l’étape déjà si chargé que je me sentais exploser. » Cette stratégie d’hyperglycémie lui permettra d’absorber l’incroyable quantité de 90-100g de glucides par heure.
Pour maintenir cet apport, l’équipe Sky déploie un dispositif logistique impressionnant : 12 membres positionnés à des points stratégiques du parcours pour lui tendre des bidons. Au total, Froome ingérera 1560 calories liquides pendant sa chevauchée solitaire, compensant les 4300 calories dépensées.
Ce protocole nutritionnel, basé sur un nouveau ratio glucose-fructose (2:1), est désormais considéré comme « le plus grand changement dans la stratégie nutritionnelle depuis les boissons isotoniques ». Aujourd’hui, toutes les équipes du World Tour ont adopté des protocoles similaires, transformant à jamais l’approche énergétique des longues échappées.
L’énigme physiologique : comment a-t-il pu maintenir une telle puissance?
Les données physiologiques de l’effort de Froome sont stupéfiantes. Sur le Finestre, il maintient une puissance moyenne de 375 watts (environ 5,7 W/kg) pendant 45 minutes sur le gravier, un chiffre qui laisse perplexes même les spécialistes. « Quand j’ai vu les données sur mon écran, j’ai cru que mon compteur était cassé », confiera Tim Kerrison, son entraîneur.
La descente technique vers Sestriere, prise à une vitesse moyenne de 72,3 km/h, lui permet d’économiser de précieuses ressources mentales et physiques. Mais c’est sa capacité à maintenir un effort soutenu pendant les 40 derniers kilomètres, seul contre tous, qui défie la compréhension conventionnelle de l’endurance humaine.
Cette performance, comparée aux grandes échappées historiques, reste unique par sa distance (80 km), son dénivelé (plus de 2000m d’ascension en solitaire) et son contexte (un retard initial de plus de 3 minutes). À titre de comparaison, seules 3 attaques de plus de 50 km ont abouti sur 214 tentatives dans les Grands Tours entre 2010 et 2018.
Un exploit dans la tourmente : le contexte controversé du triplé historique
L’exploit de Froome se déroule dans un contexte particulier. Le Britannique court sous la menace d’une suspension pour un taux anormalement élevé de salbutamol détecté lors de sa victoire à la Vuelta 2017. Cette épée de Damoclès, qui sera finalement levée le 2 juillet 2018, ajoute une dimension controversée à sa performance.
« Il sait à 100% qu’il n’a rien fait de mal », défend Dave Brailsford après la victoire finale. « Pour nous tous, pour le cyclisme, nous espérions que cela serait réglé plus tôt. » Ce nuage qui plane au-dessus du Britannique n’enlève rien à la dimension tactique et physique de son exploit, mais teinte sa réception médiatique.
La presse italienne, d’abord sceptique, se laisse finalement conquérir par l’audace du champion. « Froome écrit l’histoire : un exploit digne de Merckx », titre La Gazzetta dello Sport le lendemain. La comparaison avec le Cannibale belge n’est pas anodine : elle place Froome dans la lignée des attaquants légendaires, loin de son image habituelle de calculateur froid.
Le 27 mai 2018, Froome confirme sa victoire finale et entre dans un club très fermé : il devient le 7ème cycliste de l’histoire à remporter les trois Grands Tours et seulement le 3ème, après Hinault et Merckx, à les détenir simultanément. « La victoire de Froome au Giro complète un triplé de Grands Tours, inédit depuis Merckx en 1973. Une performance pour l’éternité », note The Independent.
Le legs inattendu : pourquoi les coureurs modernes citent tous cette étape
L’impact de cette journée dépasse largement le cadre du Giro 2018. Six ans plus tard, l’échappée du Finestre est devenue une référence absolue pour une nouvelle génération de champions. Tadej Pogačar, Jonas Vingegaard et Remco Evenepoel citent tous cette performance comme modèle d’audace tactique.
« J’avais 19 ans quand j’ai vu Froome attaquer de si loin. Ça m’a montré que les limites étaient souvent mentales », confiera Pogačar après sa propre attaque à distance sur le Tour de France. L’influence de Froome se mesure aujourd’hui à l’augmentation spectaculaire des attaques à longue distance dans les Grands Tours, renversant la tendance conservatrice qui dominait le cyclisme.
Le Colle delle Finestre lui-même est devenu un lieu de pèlerinage pour les cyclistes amateurs. Les réservations d’hôtels à Bardonecchia ont bondi de 300% l’année suivante, avec des circuits « Sur les traces de Froome » proposés aux passionnés. Le col italien, autrefois secondaire, figure désormais parmi les ascensions mythiques du cyclisme mondial.
Mais le legs le plus profond reste peut-être celui des protocoles nutritionnels. L’approche scientifique de l’alimentation en course, démontrée spectaculairement ce jour-là, a transformé les stratégies d’équipe. Comme le note un article de Science in Sport : « C’était le plus grand changement dans la nutrition stratégique depuis l’invention des boissons isotoniques. »
La fin d’une ère : comment l’exploit du Finestre a précédé la chute
L’ironie du destin veut que ce sommet dans la carrière de Froome précède de peu sa chute la plus douloureuse. Le 12 juin 2019, lors d’une reconnaissance du contre-la-montre du Critérium du Dauphiné, le Britannique chute lourdement, subissant de multiples fractures qui mettent pratiquement fin à sa carrière au plus haut niveau.
Cette chronologie tragique ajoute une dimension presque mythologique à l’exploit du Finestre : un dernier feu d’artifice avant l’extinction d’une étoile. « La préparation du Giro 2018 a accéléré son déclin physique », estimera plus tard le médecin Pedro Celaya, suggérant que l’effort surhumain consenti ce jour-là a peut-être fragilisé l’organisme du champion.
Aujourd’hui, Froome continue de courir, mais n’est plus que l’ombre du coureur qui avait stupéfié le monde du cyclisme ce 25 mai 2018. Cette trajectoire – de l’exploit surhumain à la vulnérabilité toute humaine – confère à sa chevauchée du Finestre une dimension encore plus légendaire, presque tragique dans sa grandeur.
L’exploit du Finestre reste ainsi suspendu dans le temps, comme un moment où les limites du cyclisme moderne ont été repoussées. Une performance qui, comme l’écrivait L’Équipe le lendemain, a « réécrit les manuels tactiques » et donné « une leçon de bravoure » qui continue d’inspirer coureurs et passionnés.
La triple couronne : un exploit dans la lignée des géants
En remportant le Giro 2018, Chris Froome réalise bien plus qu’une simple victoire d’étape épique. Il complète un triplé historique en détenant simultanément les trois Grands Tours : Tour de France 2017, Vuelta 2017 et Giro 2018. Une performance qui le place dans une lignée prestigieuse, aux côtés d’Indurain, Hinault et Merckx.
Ce triplé s’inscrit dans un palmarès déjà exceptionnel : 4 Tours de France (2013, 2015, 2016, 2017), une Vuelta (2017) et désormais un Giro. Il devient ainsi le 7ème cycliste de l’histoire à remporter les trois grands tours, mais seulement le 3ème à les détenir simultanément, un exploit que même Miguel Indurain, malgré sa domination, n’avait pas réalisé.
« La victoire de Froome au Giro complète un triplé de Grands Tours, inédit depuis Eddy Merckx en 1973. Une performance pour l’éternité », écrivait The Independent. Mais contrairement à Merckx ou Hinault, qui dominaient souvent leurs courses de bout en bout, Froome a dû arracher sa victoire au Giro par un coup d’éclat désespéré, rappelant davantage la résilience d’un Freddy Maertens revenant d’entre les morts.
Cette triple couronne symbolise une ère : celle de la domination de l’équipe Sky, devenue presque hégémonique sur les grands tours entre 2012 et 2019. Une domination qui, comme toutes les grandes dynasties cyclistes, de Merckx à Indurain, finira par s’éteindre, rendant l’exploit du Finestre d’autant plus précieux qu’il en marque l’apogée.
L’héritage durable : quand une journée transforme un sport
Plus de six ans après, l’échappée du Finestre continue d’influencer profondément le cyclisme. Son impact se mesure à trois niveaux : tactique, physiologique et culturel.
Sur le plan tactique, l’audace de Froome a réhabilité les attaques à distance dans les grands tours. Des victoires comme celle de Jonas Vingegaard au Tour 2022 (étape du Granon) ou de Tadej Pogačar dans les étapes de montagne sont directement inspirées par ce modèle. La tendance au « cyclisme contrôlé » qui dominait le peloton a progressivement cédé la place à un cyclisme plus offensif, où les favoris osent attaquer loin de l’arrivée.
Physiologiquement, le protocole nutritionnel développé pour cette étape est devenu la référence. L’absorption de 90g de glucides par heure, considérée comme extrême en 2018, est aujourd’hui la norme dans le peloton professionnel. Les équipes ont massivement investi dans la recherche nutritionnelle, transformant l’approche du ravitaillement en course.
Culturellement enfin, cette journée a contribué à humaniser le cyclisme moderne, souvent critiqué pour sa froideur calculatrice. L’image de Froome seul contre tous, dans un paysage de montagne poussiéreux, a reconneté le sport à ses racines épiques, rappelant les exploits de Coppi ou Bartali sur des routes similaires.
Comme l’écrivait Miguel Indurain dans El País : « Seul Merckx aurait pu imaginer cela. Froome a redéfini les limites du possible. » Une redéfinition qui continue de façonner le cyclisme contemporain, prouvant qu’une seule journée peut parfois transformer durablement tout un sport.
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