Janssen, 38 secondes et un mythe : l’histoire folle du Tour 68

En plein été 1968, alors que la France sortait à peine des événements de mai, le Tour de France vivait une révolution. La dernière édition avec équipes nationales allait couronner Jan Janssen, premier Néerlandais à remporter la Grande Boucle, au terme d’un final aussi improbable que dramatique.

La fin annoncée des équipes nationales

Le Tour 1968 représente un tournant historique dans l’organisation de la plus grande course cycliste du monde. Après plusieurs années d’une formule controversée qui regroupait les coureurs par nationalité plutôt que par sponsors, cette 55ème édition marque la fin d’une expérience.

« L’expérience tentée depuis 1967 n’a pas donné satisfaction. Les rivalités intestines ont dépassé l’esprit d’équipe que nous espérions retrouver », admettra Jacques Goddet, directeur du Tour, quelques mois plus tard lors d’une conférence de presse annonçant le retour aux équipes commerciales.

Ce format d’équipes nationales créait des situations parfois absurdes. Les Belges alignaient trois équipes (A, B et C), tandis que les Français étaient divisés en deux formations distinctes – France A avec Poulidor et Pingeon, France B avec Aimar – souvent plus rivales qu’alliées.

Des sponsors mécontents et un champion absent

L’aspect économique pèse lourd dans la balance. Les marques boycottent ce format qui dilue leur visibilité. L’exemple le plus frappant : Faema refuse d’envoyer Eddy Merckx, pourtant récent vainqueur du Giro d’Italie, privant le Tour de sa plus grande star montante.

Le contexte politique n’arrange rien. Un mois à peine après les événements de Mai 68, les organisateurs craignent des perturbations. La course se déroule finalement sans incident majeur, mais dans une atmosphère tendue.

Une course marquée par les contrôles antidopage

Autre tournant majeur : après la mort tragique de Tom Simpson sur les pentes du Ventoux en 1967, le Tour 1968 met en place des contrôles antidopage systématiques. Au total, 163 tests sont effectués durant les trois semaines de course.

Deux coureurs sont exclus pour résultats positifs : le Français José Samyn lors de la 8ème étape et son compatriote Jean Stablinski quelques jours plus tard. Ces exclusions marquent le début d’une nouvelle ère de régulation.

Le docteur Pierre Dumas, médecin du Tour, fera d’ailleurs cette remarque à Janssen après sa victoire : « Tu vois, tu n’as pas besoin d’excitants pour gagner. » Une phrase qui résonne comme un manifeste pour l’avenir du cyclisme professionnel.

Les moments décisifs : quand les Français se sabordent

La 16ème étape restera comme le tournant psychologique de ce Tour. Dans les Pyrénées, Lucien Aimar (France B) attaque alors que Roger Pingeon (France A) s’arrête pour s’alimenter. Cette rivalité entre équipes françaises profite à Jan Janssen et Herman Van Springel qui prennent 9 minutes au classement général.

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Plus tard, lors de la 19ème étape en montagne, Van Springel s’empare du maillot jaune avec seulement 16 secondes d’avance sur Janssen. Un écart infime à la veille du contre-la-montre final entre Melun et Paris.

Le chrono légendaire : 38 secondes qui changent l’histoire

Le 21 juillet 1968, sur un parcours de 55,2 kilomètres, se joue l’une des plus grandes remontées de l’histoire du Tour. Janssen réalise une performance extraordinaire, roulant à 44,5 km/h de moyenne sur un vélo d’acier pesant près de 11 kg.

Pour améliorer son aérodynamisme, il utilise une potence rallongée, innovation technique remarquable pour l’époque. Son effort est tel qu’il reprend 54 secondes à Van Springel sur la distance, s’assurant la victoire finale avec 38 secondes d’avance.

« Je savais que le chrono était ma seule chance. J’ai tout donné, comme si ma vie en dépendait », confiera Janssen à L’Équipe le soir de sa victoire.

La naissance d’un champion complet

La victoire de Janssen représente un modèle d’évolution pour le cyclisme. Connu initialement comme sprinter (triple vainqueur du maillot vert), il s’est transformé en coureur complet capable de briller dans les chronos et de limiter les dégâts en montagne.

Sa préparation spécifique – 800 kilomètres hebdomadaires pendant l’hiver, avec des séances d’entraînement dédiées aux faux plats descendants – témoigne d’une approche méthodique qui influencera les générations futures.

« J’ai visualisé ce chrono pendant des mois. Savoir souffrir fait la différence », expliquera-t-il plus tard dans une interview accordée en 2011, révélant l’importance de la préparation mentale dans sa réussite.

Un héritage durable pour le cyclisme

L’impact de ce Tour 1968 dépasse largement le cadre sportif. Dès 1969, les sponsors imposent le retour aux structures commerciales, transformant définitivement l’organisation du cyclisme professionnel.

La victoire de Janssen ouvre également la voie à d’autres champions néerlandais, comme Joop Zoetemelk qui remportera le Tour en 1980, établissant les Pays-Bas comme une nation majeure du cyclisme.

Sur le plan tactique, l’exploit de Janssen inspire une nouvelle génération de spécialistes du contre-la-montre. Sa capacité à renverser une situation compromise préfigure les victoires spectaculaires de Greg LeMond (1989) ou Chris Froome dans les grands tours.

L’héritage technique et la lutte antidopage

Le Tour 1968 marque également la fin d’une ère technologique. C’est l’un des derniers Tours disputés exclusivement avec des vélos en acier, avant l’apparition progressive des cadres en aluminium dans les années 1970.

En matière d’antidopage, les contrôles quotidiens instaurés lors de cette édition deviennent la norme, préfigurant le développement du passeport biologique quarante ans plus tard. Une révolution dans l’approche médicale du sport de haut niveau.

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Le journal Le Parisien Libéré estimait alors que 40% des coureurs utilisaient des stimulants, chiffre qui témoigne de l’ampleur du phénomène et de la nécessité des mesures prises.

Une place unique dans l’histoire du Tour

Janssen reste à ce jour le seul vainqueur du Tour de France à n’avoir porté le maillot jaune qu’à Paris, au terme de la dernière étape. Un record qui témoigne du caractère exceptionnel de cette édition 1968.

Sa victoire par 38 secondes demeurera la plus serrée de l’histoire pendant 21 ans, jusqu’au duel épique entre Greg LeMond et Laurent Fignon sur les Champs-Élysées en 1989.

Cette édition marque également l’émergence d’un nouveau modèle de champion, préfigurant l’arrivée de coureurs complets comme Bernard Hinault ou Miguel Indurain, capables de briller dans tous les terrains.

Les chiffres d’une édition historique

Cette 55ème édition du Tour laisse des statistiques impressionnantes : 4 492 kilomètres parcourus en 22 étapes et un prologue, une vitesse moyenne de 34,894 km/h, et seulement 55 coureurs à l’arrivée sur les 110 au départ.

Outre le maillot jaune de Janssen, le classement par points revient à l’Italien Franco Bitossi (avec un maillot rouge cette année-là), tandis que l’Espagnol Julio Jiménez remporte le classement de la montagne. La Belgique A s’impose au classement par équipes, démontrant la force collective des formations nationales.

Plus de cinquante ans après, le Tour 1968 reste dans les mémoires comme celui de toutes les transitions : fin des équipes nationales, début d’une lutte structurée contre le dopage, et sacre d’un champion qui n’a porté le jaune qu’un seul jour – le plus important, celui de l’arrivée à Paris.

Thibault
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